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BAS LES MARQUES !
Si la pantoufle avachie est la meilleure amie de lhomme
au repos, il se pourrait bien que la basket soit devenue "la meilleure
amie du pied" en société... Reflet joufflu
et perfectionné dune société avide
de réussite et de confort, lomni-présence
des Adok, Reebike et autres Nidass semble témoigner de
lemprise planétaire des marques sur les consommateurs...
Travesties,
magnifiées, pomponnées, présentées
par des pubs de plus en plus accrocheuses et sophistiquées,
les baskets nous feraient-elles vraiment marcher ?
Les chaussures du crime...
"Que lon soit sapeur, rapeur ou beur, on nest
pas sapé pareil. Une constante cependant, ce qui tourne
(ce qui marche) dans les banlieues, ce sont les marques, mais
attention, les vraies, les estampillées made in France,
pas les Made in turquie, Thaïlande ou Maroc." (2)
Et
attention, parmi ces marques là, pas nimporte lesquelles
: blousons griffés "Schott", casquettes "lacoste"
ou "Nike", pantalons "Karat", baskets "Adidas"
(Stan Smith), "Nike" (Air Max) ou "Fila"...
Un univers codifié à lextrême où
les marques (et surtout leurs prix) mènent à la
baguette les éventuelles velléités daffirmer
une quelconque personnalité...
Alors
quautrefois aucun spécialiste du marketing naurait
tablé sur une paire de "tennis" à plus
de 500 francs, dans les années 80, les records sont régulièrement
battus et les baskets à 800 balles courent les rues en
toute impunité. Tous les moyens sont dailleurs bons
pour se les approprier... Dans "Baskets", un livre tout
récent consacré à lhistoire de cet
accessoire, Florence Müller revient ainsi sur les années
phares des "baskets trottoirs" (3) : "Devant
les prix parfois inaccessibles des derniers modèles sortis,
on se sert dans la rue et lon va jusquà tuer
pour une paire de Nike, surtout celle de la marque Jordan. La
police de New York en vient même à monter un service
de Shoe crime !" (1)
Blanches-toutes-neuves-
sorties-
de-la-boite...
Pas
étonnant donc que ce symbole des "executive women"
(femmes daffaire américaines) et autres "yuppies"
("Golden Boys" de la fin des années 80) soit
récupéré (entre autres) par une population
délinquante avide de réussite. Propres et toujours
neuves, fuselées comme des porsches (bien nourries), semelles
sculptées, design architectonique, les nouvelles "sketba"
font table rase du passé et prouvent que si vous nêtes
pas le (ou la) meilleur(e), cest du moins dans vos intentions...
Dans
son roman, "Le bûcher des vanités" (4),
Tom Wolf décrit dailleurs très bien cet état
desprit à travers les pratiques des délinquants
du Bronx et leurs "pompes va te faire foutre" :
"Roland
avait une obsession, les tennis Reebock qui devaient être
blanches- toutes- neuves- sorties- de- la- boîte. A Rickers
Island (prison) il sétait débrouillé
pour en avoir 2 paires de neuves par semaine. cela montrait au
monde quil était un dur digne de respect dans les
murs et un petit malin avec des relations à lextérieur.
Lui demander de sortir de Rikers sans ses Reebock blanches, cétait
comme demander à une diva de se raser le crâne..."
"Juste
fait le !"
Accessoire
incontournable de lépoque, la basket devient en quelques
années lobjet culte par excellence, surtout dans
lunivers du rap. Les marques se jettent évidemment
sur laubaine et bombardent les groupes de propositions :
Run DMC (Adidas), LL Cool J (Troop) et Soul II Soul (LA Gear)
décrochent le jackpot. Grâce à limage
de grands champions (Jordan, Agassi, Cantona, Mac Enroe...) limaginaire
collectif est complètement envahi par de (vulgaires) chaussures
de sport.
La
marque devient alors une sorte de "totem moderne" autour
duquel on construit, non seulement son look, mais aussi son style
de vie. De "Just do it", à "Earn them"
(mérite les) en passant par "Break the rules"
(brise les règles) les slogans tapent fort là où
ça fonctionne...
Sois
différent, achète les mêmes pompes que tout
ton quartier !
"Devenues
signes de reconnaissance des tribus urbaines, les marques de baskets
scellent lidentité des groupes autour de leurs logos,
de leurs noms ou de leurs slogans. Plus que de simples messages
de vente, ces mots dordre semblent tout à coup constituer
de véritables visions de la vie..." (1)
Une
situation largement exploitée par la pub qui table sur
le vide idéologique, labsence de repères et
de véritables héros pour mettre en scène
des rebelles bidons grassement payés pour chausser les
valeurs quils contestent implicitement. Une situation pour
le moins paradoxale ! Un peu comme si lon disait au consommateur
: "Sois différent, achète les mêmes godasses
que tout ton quartier !", ou encore, "Refuse les
règles, toutes les règles mais noublie pas
de payer avec ta carte bleue !"...
Certaines
marques ont dailleurs anticipé sur une situation
aussi ridicule et se sont lancées dans le message inverse.
"No name" (Pas de nom) est un excellent exemple de ces
"pseudo-marques authentiques" : Selon Florence
Müller, (1) "leur nom même constitue un manifeste :
privilégier le produit par rapport à la marque,
en misant sur la créativité et les prix abordables."
Youpi
! Je suis un coeur de cible !
1991 :
Douglas Coupland frappe un grand coup avec sa "Génération
X". Sorte de manifeste à lusage de ceux qui
sont nés entre 1960 et 70, ce roman règle assez
brutalement leurs comptes aux stratégies marketing et autres
aliénations contemporaines...
"Je nétais pas un type sympa... Le parfait crétin :
fier comme un coq et ravi davoir lair si fringant
et si parfait. Jétais à la fois excité,
flatté, et tout frissonnant de mon pouvoir à lidée
que la plupart des fabricants daccessoires style-de-vie
du monde occidental me considéraient comme un coeur de
cible extrêmement désirable." (5).
Plein
dhumour, de lucidité et de recul, ce petit roman
raconte entre autres la naissance dune contre-culture, celle
des "caveurs" :
"Quand
tu deviens un caveur, tu sors du système. Il faut abandonner,
comme je lai fait, ton appart du rez-de-chaussée,
les bibelots noir mat imbéciles quil y a dedans,
plus ces absurdes rectangles dart minimaliste accrochés
au-dessus du sofa couleur corn-flakes et des meubles suédois
semi-jetables. Les caveurs louent des apparts dans les caves ;
au dessus, lair pue la classe moyenne." (5)
Je
mhabille pour être gris, pour être invisible,
pour être générique...
Si
les baskets gonflables, les marques fluo et les effets spéciaux
ne sont définitivement pas pour eux, les caveurs ne se
dirigent pas moins vers une autre aliénation... Celle dune
sous-culture aussi strictement codifiée que lautre
avec ses "lentilles à tous les repas", ses "ponchos
en lama imprimé" ou ses "tee-shirts psychédéliques
délavés et ornés de portraits de Shopenhauer
ou dEthel et Julia Rosenberg, accessoirisés avec
gadgets et badges rasta..." (5).
Dernier
recours dans ce cas précis : "la tenue de camouflage" ;
celle que choisit finalement lex-caveur pour échapper
définitivement à toute ressemblance : "Je
mhabille pour être gris, pour être invisible,
pour être générique..." (5)
Comme
sil ne savait pas que la nuit, tous les chats sont, gris...
Décidément, pas facile déchapper aux
codes vestimentaires...
Le
plaisir dune recherche systématique des bonnes affaires...
On
sent pourtant une volonté de plus en plus forte de ne pas
se laisser avoir. Même si la mode sera toujours la mode
et si les adolescents auront toujours besoin de se ressembler
pour se rassurer, il nest pas sûr quils y mettent
toujours le prix...
Daprès
le "Centre de Recherche pour lEtude et lObservation
des Conditions de vie" (CREDOC), la tendance serait même
aux bonnes affaires.
"Les
marques ne bénéficient plus du même capital
sympathie que par le passé." (6) Le consommateur
de 18 à 24 ans privilégierait ainsi le plaisir dune
recherche systématique des bonnes affaires (qui le rend
infidèle aux marques) où le prix des produits est
perçu comme un indicateur de performance à lachat :
"Ils
sont ainsi nettement plus nombreux que la moyenne des français
à profiter souvent des opérations promotionnelles
pour leurs achats courants (45% contre 36%) et à faire
régulièrement du troc (19% contre 12%)." (6)
Nul
en pub
Encourageant
donc, même si la solution la plus radicale serait dignorer
les marques et de repérer la qualité... Un peu comme
ce petit garçon "nul en pub" qui ne connaît
même pas la marque de son pantalon, qui est incapable de
chantonner le moindre slogan mais qui trouve malgré tout
son bonheur dans une barque au milieu de poissons "faciles
à trouver". Moralité : "La mer na
besoin de rien dire pour faire sa publicité." (7)
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Marie-Hélène
Branciard, Planète Spook N°11, Mars-Avril 98, Dossier
"Mode : Quand la frippe frappe."

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