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Drôles d'envois pour une rencontre

 

HOMO GASTRONOMICUS


Exit la paléo-cuisine et ses excès en tous genres : exotisme, diversification et nouvelles saveurs prennent le pas sur les gratins dauphinois et autres quenelles du chef... Végétarisme, naturalité, exotisme et "fructivorite" aiguë dessinent ainsi la silhouette du futur consommateur : épanoui, mince, débarrassé du mauvais cholestérol, l’homo gastronomicus concilie enfin plaisir et santé...

Animalus idiotus

Quelle est la différence entre Rintintin et Bécassine ?
Réponse : cette gourde de Bécassine sait cuisiner. Et même si elle ne sait pas, elle peut apprendre, contrairement à ce brave Rintintin qui n’y parviendra jamais (ni même à ouvrir tout seul sa boite de Pal...).

Telle est la différence fondamentale entre l’être humain et l’animal. Une différence qui ne date pas d’hier et qui a fait des animaux les principales victimes de ce hobby autant développé qu’apprécié : la cuisine. Porcelets en gelée, oies rôties, chiens farcis... la liste est longue de ces recettes sans pitié qui ont terrifié des générations de bestioles...

On a cassé nos habitudes alimentaires...

Pourtant, à l’aube du XXIème siècle, alors que la technologie a réduit presque à néant les capacités de résistance desdits animaux, à l’heure des légumes transgéniques et des tamagotchis (1) imbouffables (j’ai essayé), la tendance s’inverse.
Non pas que les animaux se mettent à nous cuisiner, mais plutôt que le consommateur moyen se détache progressivement des biftecks et autres rôtis de viande rouge pour se tourner vers les (pauvres) poissons, certaines viandes blanches, les fruits et les légumes.

Nous n’en sommes pas encore au végétarisme généralisé, mais un mouvement de fond s’est installé qui a cassé nos habitudes alimentaires :

"Toutes les études le montrent, dans beaucoup de pays développés, dont la France, la désaffection pour les viandes de bœuf et de veau remonte à une bonne quinzaine d’années. Et ne parlons pas de la viande de cheval, qui avait déjà presque complètement disparu des étals en 1990. Même le mouton, qui avait semblé résister - bénéficiant même d’un certain report de consommation - est entraîné à son tour dans la bérézina de la viande rouge." (2)

Des légumes sur le web !

Et ce n’est pas la vache folle qui va calmer le jeu ! C’est en effet principalement dans un souci de santé que les consommateurs diversifient leur alimentation et se tournent peu à peu vers des produits naturels.

Selon le Credoc (3), 87% des consommateurs citent l’équilibre alimentaire pour améliorer l’état de leur santé. Un argument souvent relevé par les adeptes du végétarisme, comme cet internaute qui a créé son propre site sur le web :

"Il y a plusieurs bonnes raisons pour éviter de manger des produits dérivés des animaux. Pour ma part, c’est une raison de santé qui m’a amené au végétarisme : un taux de cholestérol trop élevé. De plus, les produits animaux sont impliqués dans la quasi-totalité des cas d’intoxication alimentaire. Les médicaments donnés aux animaux ainsi que leurs maladies peuvent se retrouver dans les produits animaux. Pour les maladies, on peut espérer que la barrière des espèces nous protège mais il arrive que cette barrière soit franchie."

La viande est loin d’être synonyme de santé dans l’imaginaire des gens...

Si l’éthique (éviter de faire souffrir les animaux), l’écologie ou l’humanisme (déséquilibre entre l’obésité des pays développés et la maigreur de ceux du Tiers-monde) n’ont pas vraiment d’impact sur le consommateur moyen, sa petite santé est par contre d’une importance capitale... Et la viande est loin d’être synonyme de santé dans l’imaginaire des gens. Comme si, un siècle plus tard, les sermons végétariens du fameux Dr kellogg (l’inventeur du corn-flake) résonnaient encore dans nos mémoires :

"Non, je vous le dis, (...), mortel, le steak l’est tout autant que le fusil. Et même, il est pire : au moins la fin est-elle d’une miséricordieuse rapidité lorsqu’on s’applique le canon d’une arme sur la tempe et presse la détente alors qu’avec un steak... ah, les exquises et incessantes agonies du mangeur de viande, ah, ces côlons tout bouchés par le bol alimentaire en putréfaction, ah, le sang qui s’appesantit dans le boyau, la rage du carnivore qui monte dedans le cœur fragile... non, c’est jour après jour, minute après minute que le steak assassine et que d’un bout à l’autre il fait de la vie un martyr." (4)

Un martyr que de moins en moins de consommateurs sont prêts à endurer. Ce qui, en matière de marketing, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd...

Tu va finir tes Oméga 3 !

Souvenez-vous... les yaourts, le bifidus hyper actif, toutes ces pubs qui racontaient des histoires de transit à l’heure du repas avec une une indéniable poésie :

"Ce qu’il (le bifidus) fait à l’intérieur se voit à l’extérieur".

C’était alors la préhistoire de ces "aliments fonctionnels" appelés aussi "alicaments" ou "nutraceutiques" lorsqu’ils interviennent sur la forme et "cosmetofood" lorsqu’ils vous rendent plus beau (ou plus belle) à grands coups de collagène.

Aujourd’hui, alors que les propriétés de ces "bifidobactériums" n’ont jamais été démontrées scientifiquement (5), on va beaucoup plus loin…

"Depuis quelques mois, une nouvelle génération de denrées "à valeur ajoutée santé" a fait une apparition remarquée sur le marché français : des œufs (Mâtines) aux Oméga 3, ces acides gras extraits du poisson, supposés contribuer au bon fonctionnement cardio-vasculaire des adultes et favoriser le développement cérébral des enfants." (6)

Un thé vert qui prévient le cancer...

Les préoccupations des consommateurs en matière de santé n’ont visiblement pas échappé aux pros du marketing qui sévissent aux quatre coins de la planète avec une préférence pour le Japon :

"Des entreprises pharmaceutiques entrent dans la danse avec des boissons vitaminées et les distilleries de saké avec des produits aidant la digestion. Du thé vert qui prévient le cancer au vin rouge contenant une décoction d’oignon (...) chaque jour apparaissent des aliments "innovants", sinon nouveaux, et supposés avoir des effets diététiques ou esthétiques." (7)

Des aliments dont le succès ne devrait pas durer... En effet, selon le Credoc, la nature du processus de fabrication (trop industriel) de ces "pseudo-aliments", ne semble pas vraiment porteur au moment ou ne cesse de croître un irrésistible désir de… "naturalité".

Chassez le naturel...

... et vous vous retrouvez avec la "naturalité" ! Au rayon des nouveautés chez les observateurs des pratiques alimentaires, vient en effet de débouler ce nouveau (et très employé) concept.
Ne cherchez pas dans votre dictionnaire, ni dans celui du voisin : ça n’existe pas. Ce terme a été inventé pour désigner un comportement nouveau :

"La recherche du naturel, de la sécurité alimentaire et d’un goût meilleur" (3).

Fini donc les aliments transgéniques, la bidoche (folle ou non : on ne prend pas de risques) et tous les colorants et autres arômes artificiels. En hausse, par contre, les produits de terroir, l’exotisme et la croissante diversification de l’alimentation.
Le lundi ne sera donc plus forcément le jour des raviolis. Les consommateurs s’ouvrent et changent pour passer, avec plaisir, à une alimentation saine, variée et riche en saveurs. Alors que jusqu’ici, le bonheur alimentaire était souvent synonyme d’excès et de danger (graisse, cholestérol...), les nouvelles pratiques alimentaires parviennent à concilier qualité, plaisir et santé et laissent peu à peu à l’écart l’effroyable sentiment de culpabilité qui flotte encore sur le plaisir de manger (péché de gourmandise oblige).

Un nouvel ordre alimentaire...

Tout de lin et de coton vêtu, "biololo" et fructivore convaincu, ayant plus d’un fromage de chèvre dans son sac, le consommateur de demain s’affiche. Epanoui, mince (forcément mince puisque sa santé et son image en dépendent), déconstipé, débarrassé du méchant cholestérol, la conscience tranquille vis-à-vis des animaux qu’il ne mange (presque) plus et, bien entendu, en pleine forme.

Tout beau, tout rose, prêt à entrer dans "l’ère d’un nouvel ordre symbolique, d’un nouvel âge alimentaire, d’un nouveau régime : la gastronomie diététique, le régime du plaisir. Si tel est bien le cas, l’alimentation aura en somme rejoint la sexualité : depuis Freud, en effet, personne n’ose plus dire que le plaisir sexuel trouble la santé, bien au contraire. La psychanalyse a libéré la sexualité : peut-être la nouvelle cuisine parviendra-t-elle à déculpabiliser l’alimentation." (8)

Qui sait ? Après le bifidus actif, tout semble possible...

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Marie-Hélène Branciard, Planète Spook N°9 - Nov. Déc. 97. Dossier "Petite Bouffe entre amis".

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(1) Les Tamagotchis sont des gadgets électroniques, sortes d'œufs en plastique dotés d’un écran minuscule, et qui jouent le rôle d’animaux de compagnie virtuels aussi pénibles, sinon plus, que les vrais.

(2) "Pourquoi les Français deviennent végétariens" - Fabien Gruhier, Le Nouvel Observateur, Nov. 96.

(3) Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de vie, "Les consommateurs veulent plus de saveur dans leur assiette", Patrick Babayou et Jean-Luc Volatier, Consommation et modes de vie du 31 décembre 1996. Recueil d’Etudes Sociales N°8.
www.credoc.fr/

(4) Aux bons soins du docteur Kellogg - TC Boyle - Grasset 1994.

(5) "Des vertus scientifiquement infondées", Acacio Pereira, le Monde du 15 et 16 juin 1997.

(6) "Les "Alicaments", ces aliments qui sont supposés faire du bien", Pascal Krémer, Le Monde du 15 et 16 juin 1997.

(7) "Au Japon, les obsessions d’une clientèle jeune et féminine", Philippe Pons, Le Monde du 15 et 16 juin 1997.

(8) "L’homnivore", Claude Fisher, Editions Odile Jacob, 1990.

 



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